Jewelry and Armenian Goldsmiths, architectes de la lumière

Entre la pierre brute et la lumière se tient un artisan. Pendant plusieurs siècles, les orfèvres  arméniens furent parmi les plus habiles interprètes de ce dialogue silencieux.

Dernière mise à jour le : July 17, 2026 · 8 min read

Brooch in the form of a bird.
10 x 6 cm. The gold brooch in the form of a bird perched with spread wings on a branch ornamented with floral patterns is adorned with large and small diamonds. Photo: Aramis Kalay, E. Col. © Jewelry and Armenian Goldsmiths. Under the Ottomans

Il est rare qu’un livre parvienne à modifier notre regard sur un sujet que l’on croyait connaître. J’ai eu la chance de découvrir récemment Jewelry and Armenian Goldsmiths Under the Ottomans d’Arsen Yarman, un ouvrage qui révèle, derrière l’éclat des pierres et des trésors ottomans, l’histoire souvent méconnue des artisans arméniens. Au fil de ses pages apparaît une véritable culture du diamant, façonnée pendant des siècles par des orfèvres dont le savoir-faire a contribué à définir l’esthétique de toute une époque.

Brooches depicting violets.
32 x 48 mm, 19th century. The base is gold and it is covered with diamonds and enamel. While the flower is only ornamented with diamonds, the two bottom leaves decorated with both diamonds and green enamel add color to the brooch. Although it belongs to the Westernized type of Ottoman jewelry, the form of the brooch and the arrangement of the stones differ a little from the late 19th century examples and suggest that it might belong to the earlier years of the 19th century. Ari İstanbulluoğlu Col.
Aigrette. Late 18th – early 19th century. This piece exhibits the curvy branches decorated with diamonds, which are characteristic of the aigrettes very popular during the era of changes in jewelry tastes. A large hexagonal faceted emerald is placed in the center of this aigrette with a gold stem. Photo: Bahadır Taşkın, TSM. 2/334.


L’histoire du diamant sous l’Empire ottoman est souvent racontée à travers les trésors des palais, les parures des sultanes ou les présents diplomatiques offerts aux souverains étrangers. Plus rarement à travers ceux qui ont donné à ces pierres leur éclat. C’est précisément ce déplacement du regard qu’opère Arsen Yarman. Son ouvrage met en lumière plusieurs générations d’orfèvres arméniens qui, pendant des siècles, ont joué un rôle essentiel dans le commerce, la taille et la mise en valeur des diamants au sein de l’Empire.

Diamond studded cigarette case. 18 karat gold, 204 g., 8.5 x 11 cm. With Abdülhamid II’s tughra and pseudonym on the lid surrounded by diamonds and old-cut stones. Photo: Teoman Mat, Y. B. Col.
Ottoman-work diamond brooch. 19th century, diameter: 4.5 cm. With its star-and-crescent form and its technique, this brooch fastened with a pin displays the signs of a break with the 18th century tradition. As distinct from the star-shape, which later became a pentagram and a standard form, the star in the center had sixteen points (two octagonal stars, one in front and one behind.) Farjam Foundation; Sotheby’s, 2018. New York, USA.

À mesure que l’on tourne les pages, une évidence se dessine : les artisans arméniens ne furent pas seulement des fabricants de bijoux. Ils participaient à toute la vie de la pierre, depuis son arrivée par les routes commerciales venues d’Orient jusqu’à son intégration dans les plus prestigieuses créations de cour.

Aigrette striking with a ruby above a very large square emerald (4 x 5 cm and 162 carats) set in a gold frame and a stem made of gold. There are faceted and cabochon-cut diamonds around the stones. 
The cabochon-cut diamonds are placed in flower-shaped collets on the pendant chain with four emeralds. Although the stones give the impression of being made towards the end of the 18th century, the aigrette bears the traces of the 17th century in some of its features. Photo: Bahadır Taşkın, TSM, 2/313.


Dès le XVIIe siècle, les marchands arméniens figurent parmi les acteurs majeurs du  commerce des gemmes. À Erzurum, porte d’entrée entre l’Orient et l’Empire ottoman, ils  échangent diamants, rubis, émeraudes et perles avec une aisance qui témoigne de leur  connaissance des marchés et des réseaux internationaux. Cette proximité avec les pierres  précieuses favorise l’émergence d’une expertise qui dépasse largement le simple négoce.

Large brooch with jewelry workmanship of rare beauty attributed to the Babayans. 13 x 8.5 cm. Adorned with approx. 6.5 carats of diamonds and a tiny ruby. The mount embellished with diamond stones on pink gold is designed with three flowers and curved branches, while top is completed with a star-and-crescent pattern.
Photo: Ankara Antikacılık, 19 April 2020 auction, Private Col
Night-light diamond. 18th century, 10.5 x 13.2 cm. Diamond, gold, ruby and enamel. 
Photo: Hadiye Cangökçe, TSM. 2/7608.

Dans les ateliers de Constantinople, les diamants deviennent une matière à interpréter. Les  orfèvres arméniens développent des procédés destinés à capter la lumière et à la faire  circuler à travers la pierre. Parmi eux figure l’usage du paillon, une fine feuille métallique  placée sous le diamant afin d’en renforcer les reflets. Ce détail technique, souvent invisible  au regard, transforme pourtant la perception du bijou. Plusieurs voyageurs européens du  XVIIIe siècle s’étonnent de la qualité de ces montures et de l’éclat obtenu grâce à ces  méthodes jalousement conservées. 

La recherche de lumière semble d’ailleurs traverser l’ensemble de leur production. Les  montures sont conçues pour alléger visuellement la pierre et favoriser son éclat. Les  sertissages témoignent d’une maîtrise remarquable des équilibres entre métal et gemme.  L’orfèvre n’impose jamais sa présence ; il organise les conditions permettant au diamant de  révéler toute sa personnalité. 

The Spoonmaker’s Diamond, one of the biggest and most valuable diamonds of the world. 7 x 6 cm. (dimensions of the brilliants alone 42 x 35 x 16 mm.) The pear-shaped diamond exhibits a fifty-nine faceted brilliant-cut of eighty-six carats. Transformed into a jewel with brilliants according to the taste of the 18th century and surrounded by forty-nine brilliants of different sizes (a pear-shaped one on top), arranged from large to small. Photo: Bahadır Taşkın, TSM. 2/7610

Certaines pages du livre évoquent également les artisans capables de travailler des pierres  de dimensions exceptionnelles. Arsen Yarman revient notamment sur le célèbre diamant du  Spoonmaker, conservé au palais de Topkapi. Si son histoire demeure entourée  d’incertitudes, plusieurs sources laissent entrevoir la possibilité qu’un lapidaire arménien ait  participé à sa taille à Constantinople à la fin du XVIIe siècle. Cette hypothèse rappelle le  niveau d’expertise atteint par certains ateliers de la capitale, capables d’intervenir sur des  pierres dont la valeur dépassait largement le simple cadre du bijou. 



Brooch and its original case. 12.5 x 8 cm. Gold, silver, diamond, ruby, emerald.
On the branch-shaped brooch the five flowers, two buds and the strawberry are particularly eye-catching. N. A. S. Col.
An Armenian silver gilt ciborium (masnadup). Late 18th/early 19th century. Height 11 cm, dia: 7.3 cm. The deep rounded bowl with hinged domed cover on short spreading foot, the sides of both the bowl and cover applied with pierced white metal panels inset with rose diamonds and rubies with floral sprays radiating from a central rosette, alternating with applied stylized hanging lamps around the bowl and chalices resting on seraphim on the cover, the knob formed by an emerald (Christie’s). Sadberk Hanım Museum, 13879-Z.479.
Brooch and its original case. 12.5 x 8 cm. Gold, silver, diamond, ruby, emerald. On the branch-shaped brooch the five flowers, two buds and the strawberry are particularly eye-catching. N. A. S. Col.
Pair of bejeweled coffee cup holders with gold, diamonds and enamel. Nineteenth century, height 6 cm, diameter: 4.5 cm. TSM. 2/2305-2306.
Hand fan. Late 18th century. The fan mount is made of white goose feather and the lower feathers in the cardboard section are dyed. The plaque on both sides fixing the layers is made of gold. 
The curvy branches and floral patterns made of large diamonds on both sides indicate that the fan was double-sided. The center of the ornaments houses a large chrysolite, as often seen in Ottoman art. The knoppy stem is made of gold and holds a diamond on its end. Photo: Bahadır Taşkın, TSM. 2/3598.

Au fil de l’ouvrage apparaissent aussi les grandes familles qui ont marqué cette histoire. Les  Düzian, les Babayan, les Hekimian ou encore les Tchiradjian reviennent régulièrement dans  les archives, associés à des commandes prestigieuses destinées à la cour impériale. Leurs  noms accompagnent des aigrettes serties de diamants, des poignards d’apparat, des  ornements de tête ou encore des compositions naturalistes où les pierres semblent animées  par le mouvement. 

Emerald brooch with tughra surrounded by octagonal diamonds; the brooch was offered to Queen Victoria by Mahmud II. Emeralds, diamonds, silver, gold-cut, 5.5 x 4.9 x 1 cm, 1838. Royal Collection Trust/Her Majesty Queen Elizabeth II 2019, RCIN 65737.
Queen Victoria’s diamond tassel-brooch.
Diamonds, silver, gold, width: 5 cm, length: 12.6 cm, 1856. Royal Collection Trust, RCIN 250538.


Ce qui frappe dans le travail d’Arsen Yarman est la manière dont il restitue la présence de ces artisans derrière les objets. À travers les sceaux, les signatures, les documents comptables et les dessins conservés, les bijoux cessent d’être de simples témoins du luxe ottoman. Ils deviennent les traces d’une communauté de créateurs dont le savoir-faire s’est transmis de génération en génération.

© Jewelry and Armenian Goldsmiths Under the Ottomans

Bien plus qu’une étude sur l’orfèvrerie, Jewelry and Armenian Goldsmiths Under the Ottomans raconte ainsi une histoire de la lumière. Une lumière née du dialogue entre la pierre et la main, entre le diamant brut et l’intelligence de celui qui lui donne sa forme. Derrière chaque éclat apparaît alors une réalité souvent oubliée : celle des artisans qui ont contribué à écrire l’un des chapitres les plus singuliers de l’histoire du bijou.

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